Déconstruire les idées reçues sur l’immigration

Un repas de famille, un fil de commentaires, une conversation à la pause déjeuner. Les idées reçues sur l’immigration circulent partout, et la plupart du temps, on ne sait pas quoi en faire. Répondre risque de tendre l’ambiance, se taire laisse un goût amer. Cette page ne propose pas une liste d’arguments à réciter. Elle propose de comprendre pourquoi ces idées séduisent, où trouver des repères fiables, et comment engager un échange qui ne se termine pas en affrontement.

Qu’est-ce qu’une idée reçue, et pourquoi ça fonctionne si bien ?

Une idée reçue est une opinion qui s’exprime à la lumière d’une analyse simplifiée. En résumé, un peu de vrai, beaucoup d’approximations, et quelques contre-vérités. Elle simplifie voire déforme la réalité, et c’est justement pour cela qu’elle circule : son raisonnement séduit par sa simplicité et son accessibilité.

Le point important est ailleurs. Parce qu’elle pose la question de la mauvaise façon, l’idée reçue ne permet jamais d’apporter les bonnes réponses. Vouloir y répondre point par point revient souvent à jouer sur son terrain. L’enjeu n’est pas de déconstruire pour déconstruire, mais de comprendre pourquoi ces idées sont véhiculées et ce qu’elles produisent sur les personnes visées.

Pourquoi elles circulent autant aujourd’hui

Il existe une recherche abondante et solide sur les migrations, qui produit des données fiables et vérifiables. Le problème est qu’elle atteint peu les citoyennes et les citoyens. Ce vide ne reste pas vide : il se remplit de représentations partielles ou erronées, largement instrumentalisées et amplifiées par les relais de désinformation, sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels et les sphères politiques.

Les effets sont concrets. Les personnes migrantes, ou simplement perçues comme étrangères, se retrouvent tenues pour responsables de difficultés sociales bien plus larges. Cette assignation touche aussi celles et ceux qui portent un bagage migratoire sans avoir jamais migré, parfois depuis deux ou trois générations. C’est là que l’idée reçue cesse d’être une conversation et devient une expérience vécue.

Quatre idées reçues sur l’immigration fréquentes, et ce que disent les faits

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

Cette phrase suppose que l’humanité entière serait en mouvement vers l’Europe. Les données de l’Organisation internationale pour les migrations racontent l’inverse : les personnes vivant hors de leur pays de naissance représentent une part faible et remarquablement stable de la population mondiale, autour de 3,7 % en 2024. Nous vivons dans un monde de sédentaires.

Elle suppose aussi que ce sont les plus pauvres qui partent. Or migrer coûte cher. Il faut des ressources, des documents, un réseau, souvent un minimum d’instruction. Les personnes les plus démunies sont précisément celles qui restent, ou qui se déplacent à l’intérieur de leur propre pays.

« La France est submergée »

Deux mots sont ici constamment confondus, et cette confusion produit à elle seule beaucoup de malentendus. Un étranger est une personne qui n’a pas la nationalité française. Un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France, qu’elle ait acquis ou non la nationalité française depuis. Les deux catégories se recoupent sans se confondre. Selon l’Insee, les immigrés représentent environ 11,6 % de la population en 2025, les étrangers un peu plus de 9 %.

S’ajoute un effet de loupe. La répartition sur le territoire est très inégale d’une région à l’autre, et le traitement médiatique se concentre sur quelques lieux emblématiques. Le résultat est une perception qui n’a plus grand rapport avec la réalité statistique.

« Ils viennent profiter du système »

L’accès effectif aux droits sociaux est en réalité difficile, souvent méconnu des personnes concernées, et de plus en plus conditionné. Quant au débat sur le coût de l’immigration, il mérite mieux qu’un chiffre asséné : les études existent en nombre, elles utilisent des méthodes différentes et aboutissent à des résultats divergents. C’est un point de méthode, pas une esquive. Quand une question est complexe, un chiffre unique et définitif devrait toujours éveiller la vigilance.

« C’est tellement facile de venir en France »

Demander un visa suppose des procédures longues, complexes et coûteuses, instruites dans les consulats du pays de départ. Obtenir puis renouveler un titre de séjour suppose de réunir des conditions de plus en plus nombreuses. Depuis plusieurs années, en France comme en Europe, les législations se durcissent et les politiques migratoires privilégient une approche sécuritaire. Le mot « facile » ne décrit pas grand-chose de ce parcours.

Répondre sans braquer : une méthode

Dans nos parcours, nous travaillons une méthode simple que chacun·e peut s’approprier. Observer d’abord ce qui s’est passé concrètement : qui a parlé, où, devant qui, avec quel niveau de gravité. Sentir ensuite ce que cela provoque en soi, colère, tristesse, sentiment d’injustice. Exprimer ce que l’on refuse, en nommant le problème sans insulter ni crier. Réagir enfin, avec une stratégie choisie.

Les stratégies sont plurielles et aucune n’est meilleure en soi. Le questionnement fait souvent le plus de chemin : demander ce que la personne entend exactement, ce qui lui fait penser cela, quelles sont ses sources. L’humour désamorce une blague sans humilier. Nommer le problème et poser une limite convient quand une phrase franchit une ligne. S’adresser aux témoins évite l’affrontement direct quand on est soi-même visé. Et se protéger, s’éloigner, chercher du soutien reste toujours une option légitime.

Un dernier point, souvent oublié. Il faut évaluer les risques avant de réagir et il est parfaitement acceptable de ne pas répondre à chaque fois. Si la personne cherche seulement à provoquer, si la situation est tendue, ou si l’on n’a tout simplement pas l’énergie ce jour-là. On peut aussi agir après coup, en en parlant à quelqu’un ou en préparant une meilleure réponse pour la prochaine fois. L’objectif n’est pas la perfection, c’est l’amélioration.

L’esprit critique, la vraie compétence à développer

Aucune liste d’arguments ne tiendra dans la durée. Ce qui tient, c’est la capacité à interroger un discours, à repérer une source, à distinguer une donnée d’une opinion, à accepter de ne pas trancher immédiatement. C’est cet esprit critique que nos actions cherchent à développer, sur les migrations comme sur le reste. Il permet ensuite de mieux comprendre et vérifier l’information, y compris celle qui vient des médias.

Sur le décryptage spécifique de l’information migratoire, d’autres structures sont spécialisées, comme le collectif Désinfox-Migrations, avec lequel e-graine a co-conçu un atelier en 2020. Savoir renvoyer vers celles et ceux qui font mieux fait aussi partie du métier.

Ce que fait e-graine sur le sujet

En décembre 2024, à l’occasion de la Journée internationale des migrants, e-graine a lancé un kit d’autodéfense intellectuelle contre les préjugés sur les migrations. Il répondait à un constat documenté par une étude de l’organisation Destin Commun sur la polarisation croissante des opinions autour de l’immigration. Le kit déconstruit les idées reçues les plus répandues, décliné en trois publications diffusées par chaque association régionale entre la Journée internationale des migrants et Noël.

Plus tôt, le 7 juin 2021, e-graine publiait dans Le Monde une tribune au titre volontairement frontal : « Et si nos préjugés étaient le véritable ennemi ? ». La conviction n’a pas changé. Ce ne sont pas les personnes qui posent problème, ce sont les représentations que nous laissons s’installer.

Pour comprendre le mécanisme psychosocial derrière ces représentations, découvrez nos ateliers interculturels et notre travail sur les préjugés. Et pour les idées reçues qui portent sur l’aide au développement, rendez-vous sur migrations et solidarité internationale.

Questions fréquentes sur les idées reçues sur l’immigration

Quelle différence entre un immigré et un étranger ?

Un étranger est une personne qui n’a pas la nationalité française, qu’elle soit née en France ou non. Un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et vivant en France, y compris si elle est devenue française depuis. Une partie importante des immigrés sont donc de nationalité française.

Comment répondre à quelqu'un qui répète des idées reçues sur l'immigration ?

En posant des questions plutôt qu’en opposant des chiffres. Demander ce que la personne entend précisément, d’où lui vient cette information, ce qu’elle en conclut. On vise les propos, jamais la personne, et on garde en tête qu’un échange réussi n’est pas un échange gagné.

Où trouver des données fiables sur les migrations ?

Du côté institutionnel, l’Insee et l’Ined pour la France, l’Organisation internationale pour les migrations pour les données mondiales. Du côté de la recherche, l’Institut Convergences Migrations recense les travaux français sur le sujet. Ces sources sont actualisées régulièrement, ce qui compte sur un sujet où les chiffres vieillissent vite.

Les préjugés disparaissent-ils avec les faits ?

Rarement à eux seuls. Un préjugé associe une croyance et une émotion, et une donnée n’atteint que la première. C’est pour cela que la rencontre, l’expérience vécue et le récit sont aussi importants que l’argumentaire chiffré.

Passons de l’agacement au dialogue

Face à une idée reçue, le silence et l’affrontement laissent tous les deux un goût d’impuissance. Il existe un troisième chemin, qui s’apprend. Participez à un atelier, formez-vous, ou relayez nos ressources autour de vous. Si vous représentez une collectivité, un établissement ou une structure, construisons ensemble une action de sensibilisation sur votre territoire. Pour situer cette démarche dans notre approche globale, découvrez notre page éducation populaire et migrations [→ ].